« Dans tous les domaines, ce sont les frontières qui sont fertiles »

A l’occasion de la venue du porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, Alexis Corbière, dans le Jura, des insoumis jurassiens ont proposé de rapprocher deux mondes qui, habituellement sont caricaturalement opposés, celui des « petits patrons », entendez des chefs de petites entreprises, et celui des militants de La France insoumise.

Côté France insoumise : Alexis Corbière, Gabriel Amard, Alexis David, Attale Mottet, Valentin Morel
Côté entrepreneurs : un chef d’entreprise de 3 salariés, un consultant en innovation dans tous les types d’entreprises.

Pourquoi une telle rencontre ?

Un petit groupe d’insoumis jurassiens estimait qu’au fil des discours publics des porte-paroles de la France insoumise la voix des « petits patrons » étaient insuffisamment portée et souvent assimilée à tort à celle des grands patrons, entendez les entreprises du CAC 40, celles qui appartiennent à « La caste ». Il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour qu’un des entrepreneurs avance « le MEDEF ne représente pas le patronat français… », la discussion était lancée !

Les aides publiques et les entreprises :

Le département étant concerné par un projet d’implantation d’un Center Parcs, grand projet inutile réalisé aux frais du contribuable auquel tous les participants (et un nombre non négligeables de petits patrons, selon eux !) sont hostiles, la discussion sur le rôle des subventions publiques dans l’économie arrive très vite.
L’un des entrepreneurs précise qu’il n’a jamais demandé aucune aide pour la création de son activité, qu’il a attendu d’avoir des réserves avant d’investir. « Les aides ne sont pas une fin en soi, si le modèle est rentable il est rentable, sinon on n’investit pas. Bien sûr qu’une activité peut être impulsée, mais cette impulsion doit être mesurée ».
De même, l’utilité du CICE pour les petites entreprises est très contestée: « Ce pour quoi il a été fait n’est pas atteint. Je n’ai absolument pas embauché du fait du CICE. L’enveloppe du CICE pour une entreprise est marginale pour permettre une embauche. C’est de l’argent qui a coûté à la société en allant directement en argent de poche de l’entreprise, ce qui est, certes, pas nécessairement mauvais mais totalement inutile quant à l’objectif visé ».

Ce qui fait fonctionner une entreprise (1) : au-delà du carnet de commande

Le premier facteur de vitalité économique pour l’entreprise sur lequel tombent d’accord les participants est celui du carnet de commande. Pour qu’une entreprise fonctionne, il faut que le carnet de commande soit rempli.
Mais cette vision du « carnet de commande » comme seul facteur de santé économique est très vite dépassée :
« Une fausse image circule en société sur l’entrepreneur qui aurait une idée, la développerait et « ferait du fric ». Cette image est fausse. La réalité est que l’entreprise se fait par tâtonnements par coups d’essai, par interconnexion entre les gens, et surtout par la notion de partage ». Pour que l’entreprise vive, il faut de l’échange entre les gens, il faut favoriser des systèmes managériaux plus collaboratifs qui puissent permettre à tous les salariés de faire avancer l’entreprise.
La créativité, la recherche d’idées, l’innovation sont des facteurs bien plus importants que le seul carnet de commande : « Les 35 heures, le poids administratif, ou les différentes charges dont on entend souvent parler ne sont pas un problème. Le véritable obstacle est que l’on n’utilise pas notre potentiel d’idées, on ne sait pas comment le mettre en œuvre ».

La place de la puissance publique aux côtés des petites entreprises : Favoriser la créativité

Dans la mesure où les visiteurs de la France insoumise sont prétendants à l’exercice du pouvoir, ils doivent pouvoir comprendre comment peut s’articuler le rôle de la puissance publique, qu’ils souhaitent diriger, au service de ces « petits patrons ». Quelles mesures prendre ? Comment faire avancer leur cause ?
A cet égard, l’enjeu de la créativité semble particulièrement central :
D’abord, « Il faut donner aux jeunes les moyens de créer leur boîtes », c’est-à-dire, leur permettre de mettre en œuvre leurs idées, leur créativité.
De même, « le cloisonnement entre les différents secteurs économiques est une sérieuse difficulté. Il faut réussir à mener un vrai travail de décloisonnement car ce sont les frontières entre les différentes activités qui sont fertiles. Le creuset d’activités nouvelles à créer en décloisonnement est immense ».
« Les interventions étatiques dans le cadre des fermetures d’entreprises montrent que l’Etat intervient toujours en « palliatifs » alors qu’il y aurait un travail d’anticipation économique importante à réaliser en matière de créativité ». Ainsi, si la puissance publique aidait le milieu économique à favoriser l’anticipation via l’innovation, peut-être les fermetures d’entreprises seraient-elles moins nombreuses ou moins douloureuses.
Selon le consultant, le potentiel de création d’emplois lié à la créativité est immense. Contrairement aux idées reçues, « la créativité, ça se travaille » : « Il faut l’enseigner à l’école, multiplier les diplômes universitaires de créativité, former les élus à la créativité, permettre aux salariés d’apporter leur voix dans les choix économiques de l’entreprise. A tous les salariés et sans cloisonnement entre eux ». Et, proposition ultime avancée sous forme de boutade et un poil de provocation, mais dont on sent qu’elle est prononcée avec une certaine amertume pleine de lucidité « il faut supprimer les CCI ! ».

Ce qui fait fonctionner une entreprise (2) : l’importance des valeurs dans les petites entreprises :

Pour ces entrepreneurs, dont on peut dire sans grande exagération qu’ils sont les représentants d’une forme du « petit patronat social », la captation de l’attention du grand public sur les égarements déontologiques des grands patrons occulte largement le rôle des valeurs qui, selon eux, anime au quotidien les entreprises qu’ils connaissent.
« Avoir des valeurs, la volonté de partager, la possibilité de s’appuyer sur des salariés, voilà en quoi consiste l’aventure de l’entreprise » précise l’entrepreneur avant de citer le slogan du mouvement auquel il adhère : « l’économie au service de l’homme », slogan qui, on le sent chez lui, n’est pas avancé simplement pour faire reluire une image, mais est réellement vécue intérieurement dans le but de l’appliquer concrètement dans le collectif de travail.
La dichotomie souvent effectuée par les milieux de gauche entre la vertueuse économie sociale et solidaire et la méchante entreprise conventionnelle a tendance à irriter les entrepreneurs. A ce débat, ils tranchent très vite « Il n’y a pas les valeurs de l’économie sociale et solidaire d’un côté et celles de l’entreprises de l’autre, mieux vaut une vraie SARL qu’une fausse coopérative ». Avant de citer tout ce qu’ils accomplissent dans leur entreprise qui, selon eux, entrent dans cette philosophie :
« Plus on implique les salariés, plus on les paye et plus ils prendront plaisir à travailler. C’est une absurdité de forcer quelqu’un à trouver un emploi après x refus comme le proposent les politiques de l’emploi. Je ne veux jamais avoir dans mon entreprise un type qui serait contraint par une force extérieure à y venir travailler ».
Enfin, sur le rôle du salaire comme moteur, un des participants avance « il faut qu’on fasse en sorte que les salariés ne viennent pas que pour l’argent, il faut trouver une autre dimension » remarque un des chefs d’entreprise avant de détailler ses réflexions récentes sur sa volonté de transmettre son entreprise à ses salariés en prévision d’un hypothétique accident de la vie qui « mettrait tout le monde sur le carreau » et de conclure : « Les gens veulent du sens dans leur entreprise ».

Les remontées sur l’avenir en commun :

La discussion est également l’occasion pour l’équipe de Jean-Luc Mélenchon d’avoir un ressenti assez concret sur la perception des propositions de la France insoumise.
Contre toute attente, l’un des entrepreneurs avoue qu’après avoir balayé un certain nombre de programmes politiques celui de La France insoumise, bien qu’il n’en partageait pas tous les développements, était le seul qui lui apparaissait faire montre d’une « vraie vision, une idée de quelque part où l’on va, et non un simple catalogue de mesures ».
Un échange autour de l’écart de salaire de 1 à 20 dans l’entreprise suscite une désapprobation des entrepreneurs :
D’abord, et les partisans de la France insoumise en conviennent, la proposition « Fixer un salaire maximum autorisé pour limiter l’écart de 1 à 20 entre le salaire le plus haut et le plus bas dans une entreprise » est très mal formulé.
Ensuite, selon les entrepreneurs, ce débat stigmatise toutes les entreprises, et donc y compris les petites, qui ne sont pourtant pas du tout concernées... On parle d’un problème qui concerne 1 % des entreprises. « L’économie n’est pas Carlos Ghosn, la réalité économique est faite de petites entreprises ».

Les participants se quittent autour d’un visionnage du documentaire réalisé sur l’entreprise Poult, dans laquelle a été mis en œuvre une ambitieuse évolution managériale vers du collaboratif et une déhiérarchisation de la structure. Un modèle à suivre selon les entrepreneurs.

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